Le battant de la porte d’en face coinçait toujours à huit centimètres du chambranle.
Clara Maret le savait parce qu’elle l’avait vu faire tout l’été, de sa cuisine, lorsqu’elle levait les yeux au-dessus de l’évier. Nora tirait une première fois, sans résultat, puis ramenait la poignée vers elle avant de donner un coup sec de hanche. La porte cédait avec un bruit mat. À la troisième semaine, Clara avait cessé de sursauter. À la sixième, elle avait cherché mentalement la cause : bois gonflé, paumelle basse, seuil affaissé. Une maison ne faisait jamais quelque chose « sans raison ». Il fallait seulement regarder assez longtemps.
Ce lundi-là, Nora n’avait pas les mains libres pour le coup de hanche. Elle portait une caisse de bouteilles contre son ventre, un sac de courses lui cisaillait le poignet et un rouleau de papier dépassait de son cabas. La porte rebondit, la caisse glissa.
Clara traversa la rue avant d’avoir décidé de le faire.
— Attends.
Elle attrapa la caisse par-dessous. Nora eut un rire bref, plus surpris que reconnaissant.
— J’avais un plan.
— Il allait finir sur tes chaussures.
— C’était la phase deux du plan.
La rue des Ormes, au sud d’Angers, n’était pas assez large pour qu’on puisse s’ignorer avec élégance. Douze maisons bâties à la fin des années soixante-dix, six de chaque côté, des garages transformés au fil des propriétaires, des haies qui donnaient aux querelles de taille une importance municipale. Clara habitait au numéro 11 depuis neuf ans. Nora avait acheté le 12, exactement en face, dix-huit mois plus tôt.
Les deux maisons avaient été dessinées sur le même plan, retourné comme un patron de couture. Chez Clara, l’escalier montait à gauche de l’entrée ; chez Nora, il aurait dû monter à droite. Le séjour aurait dû s’ouvrir derrière. La cuisine, au fond.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.