À l’hôpital auxiliaire, les morts continuaient à prendre de la place.
Ils occupaient des tiroirs, des registres, des cartons ficelés que personne n’osait poser par terre. Ils laissaient derrière eux des rasoirs dont la lame avait rouillé dans un étui de cuir, des pipes cassées, des médailles de communion, des pièces de deux sous cousues dans une doublure, et surtout des photographies. Celles-ci embarrassaient davantage Marthe que le reste. Une montre pouvait être numérotée. Une alliance aussi. Une photographie vous regardait.
Ce lundi de novembre, on avait installé la table des effets personnels dans l’ancienne salle de dessin du lycée. Les chevalets avaient disparu ; les crochets des modèles étaient encore vissés dans les murs, au-dessus de hautes fenêtres qu’un ruban de papier bleu protégeait des éclats. Le vent passait sous les châssis. Sur la cour, une voiture sanitaire reculait dans un crissement de chaînes, et le conducteur jurait contre une roue qui refusait de prendre le caniveau.
Marthe tira vers elle le sachet de toile marqué 417.
— Renaud, Jules, lut-elle.
Le caporal Bailleul, assis en face d’elle, mouilla son crayon avec une application irritante.
— Renaud, Louis, corrigea-t-il.
— Jules.
— Sur la feuille, c’est Louis.
Elle retourna la petite plaque d’identité posée entre eux. Le métal avait gardé la chaleur de sa paume. Les lettres, frappées de travers, accrochaient l’ongle : RENAUD JULES, classe 1912, recrutement d’Abbeville.
— Sur lui, c’est Jules.
Bailleul leva les yeux vers le plafond comme si l’administration militaire s’y trouvait, invisible mais susceptible de l’entendre.
— Il est mort jeudi, mademoiselle Lenoir.
— Cela ne l’a pas changé de prénom.
Au bout de la table, Sœur Agathe étouffa quelque chose qui pouvait être un rire. Elle triait des mouchoirs propres pour les blessés du prochain convoi et n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que Marthe allait trop loin. Depuis deux ans, elles travaillaient assez près l’une de l’autre pour reconnaître les disputes à leur respiration.
Bailleul posa son crayon.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.