À dix-neuf heures douze, le voyant rouge du dictaphone était la seule chose dans la pièce qui eût l'air pressée.
Mara Haldane le posa entre elle et Lydia Ashe, exactement à l'endroit où le bord du tapis changeait de couleur. Ce n'était pas une superstition. C'était la meilleure façon d'éviter que Lydia, lorsqu'elle repliait ses jambes sous son fauteuil, ne heurte la table basse avec le bout de sa chaussure. Six mois auparavant, elle avait donné un coup dans une tasse. Depuis, Mara plaçait tout ce qui pouvait tomber à gauche.
— Je l'allume, dit-elle.
Lydia regarda le petit appareil noir puis leva deux doigts, leur code pour oui. Elle avait trente et un ans, les cheveux coupés juste sous les oreilles et la patience d'une personne à qui l'on parlait trop lentement depuis trop longtemps. À son admission, presque onze mois plus tôt, elle ne répondait qu'en serrant la main de sa mère. Elle écrivait désormais quelques mots, choisissait entre deux cartes, parfois dessinait. Elle n'avait toujours pas parlé.
Mara appuya sur REC.
— Séance du lundi cinq octobre. Dix-neuf heures douze. Lydia Ashe et docteure Mara Haldane. Consentement à l'enregistrement confirmé par le geste convenu.
Le clic du bouton était sec, plus fort que nécessaire. Mara avait demandé trois fois qu'on remplace l'appareil. L'administration avait répondu que le son restait parfaitement exploitable.
Sur la tablette posée contre son genou, elle ouvrit la grille qu'elle tenait depuis juillet : temps de regard, initiatives spontanées, nombre de mots écrits, fréquence des gestes d'évitement. Lydia détestait cette grille. Elle l'avait écrit une fois, en majuscules : JE NE SUIS PAS UN TABLEAU.
Mara avait gardé le papier.
— Pas de tableau aujourd'hui, promit-elle.
Lydia arqua un sourcil.
— D'accord. Presque pas.
Cette fois, le coin de sa bouche bougea. La tentation de noter l'heure arriva aussitôt.
Elle résista huit secondes.
Puis elle écrivit : *19 h 14 — sourire bref, réponse à humour partagé.*
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.