La boîte avait attendu dix ans derrière les manteaux de pluie, ce qui, chez Ana Solis, constituait moins un oubli qu’une stratégie de classement.
— Si tu la poses sur la table, tu la débarrasses, dit-elle depuis l’évier. Je te préviens. Je n’ai plus l’âge de vivre avec les projets des autres.
Mara posa quand même la boîte sur la table.
Le carton avait gonflé dans le garage puis séché de travers. Sur le couvercle, son père avait écrit *FILM — À TRIER* au marqueur noir, avec ce T qu’il barrait toujours trop haut. Ana avait gardé la maison de Los Feliz après sa mort, la même cuisine étroite, les mêmes poignées de placard jaunes, le carrelage fendu devant le réfrigérateur. Tout ce qui pouvait se casser avait été réparé. Tout ce qui pouvait attendre avait attendu.
Mara ouvrit son carnet avant la boîte.
— Tu prends des notes ?
— Je fais une liste.
— Ça ressemble beaucoup à des notes.
— Les listes se terminent.
Ana eut un petit rire sans se retourner. L’eau frappait un plat en fonte avec la régularité d’une pluie trop forte. Mara nota : *trois classeurs fiscaux, deux enveloppes photos, cassettes Hi8, 16 mm x ?* Puis elle souleva un paquet de bobines enveloppées dans du papier de soie.
Son père n’avait jamais été collectionneur. Il avait travaillé trente-sept ans dans des laboratoires de postproduction, d’abord comme assistant monteur, ensuite comme restaurateur quand le mot avait commencé à faire respectable. Il ramenait des bouts de pellicule, des amorces, des photos de raccord, parfois des boîtes sans intérêt qu’il promettait de rendre et qu’on ne réclamait jamais. Ana avait toujours appelé cela ses déchets nobles.
La première bobine portait une étiquette d’inventaire effacée. La deuxième n’en avait aucune. Sur la troisième, le feutre avait bruni :
**H.V. — SUMMER — 79**
Mara la posa à part.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.