*Paris, 5 novembre 1990.*
Claire Pasquier avait appris à reconnaître les ficelles qui ne devaient pas être coupées.
Celles qu’on pouvait remplacer étaient propres, blondes, achetées par rouleaux à la papeterie du boulevard. Les autres avaient pris la couleur des lieux où elles avaient vécu. Gris de cave, brun de poussière, presque noir lorsque des doigts chargés de carbone les avaient manipulées pendant des années. Certaines ne tenaient plus rien depuis longtemps. Elles restaient glissées dans une enveloppe parce qu’un nœud, un serrage ou une étiquette attachée au fil disait quelque chose que le carton seul ne disait plus.
Nora Bensimon en tenait justement une entre deux doigts, avec l’air d’une femme à qui l’on avait confié un insecte rare alors qu’elle voulait seulement installer un ordinateur.
— Celle-ci ?
Claire leva les yeux de la caisse ouverte devant elle.
— Avec l’enveloppe.
— Elle ne porte pas de cote.
— Elle porte une trace d’encre.
— Une trace d’encre ne se cherche pas dans une base de données.
— C’est pour cela que la base de données ne remplacera pas la boîte.
Nora regarda le fil gris, puis le terminal posé à l’autre bout de la salle. L’écran avait la profondeur d’un petit téléviseur et affichait, en lettres vertes, le premier masque de saisie de l’inventaire du Centre Lhomond. Depuis deux semaines, il obligeait toute l’équipe à discuter de choses qu’aucune génération précédente n’avait eu besoin de décider : combien de caractères pour une restriction, comment coder une identité séparée, si une date inconnue devait être laissée vide ou remplacée par quatre zéros, et surtout ce qu’un ordinateur ferait d’une notice dont l’utilité dépendait précisément du fait qu’on ne pouvait pas remonter jusqu’au nom.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.