Gabriel Oribe savait reconnaître un manuscrit que personne ne viendrait reprendre.
Ceux-là arrivaient sans lettre, sans numéro de téléphone, parfois dans une chemise à rabats achetée le matin même. On les déposait entre deux piles de livres, avec cette manière de ne pas regarder le comptoir qui ressemblait à de la pudeur mais relevait surtout de la fuite. Les auteurs qui espéraient une réponse demandaient un reçu. Les autres disparaissaient avant que Gabriel ait eu le temps de dire que La Dársena n’était ni une maison d’édition ni une agence littéraire, seulement une librairie d’occasion de la rue Chile avec un plafond trop haut, une réserve trop petite et des factures assez concrètes pour décourager toute vocation de mécène.
À quatre heures, Tomás trouva un paquet sur la chaise près de la porte.
— Encore un roman, dit-il.
Il le souleva par un coin. Une cordelette rouge maintenait deux cents pages photocopiées, couvertes d’une police minuscule.
— Ne fais pas ça.
— Quoi ?
— Le prendre comme un poulet mort. Tu mets des traces partout.
Tomás reposa le paquet avec exagération, les deux mains ouvertes.
— Il n’a pas de nom.
— Ça ne le rend pas contagieux.
— Tu viens de me dire que je mettais des traces partout.
Gabriel leva les yeux de l’exemplaire de *Sobre héroes y tumbas* qu’il était en train d’examiner. Le livre avait passé trente ans dans une maison où l’on fumait. Le papier gardait une odeur douceâtre, presque sucrée, que même le courant d’air de la porte ne chassait pas. Une dédicace occupait la page de garde, trois lignes au stylo bleu, dont la dernière s’achevait sur un G majuscule.
Tomás s’approcha.
— C’est lui ?
— Qui, lui ?
— Sabato.
— Si je savais, je ne serais pas en train de regarder.
— Ça ressemble aux signatures qu’on voit en ligne.
Gabriel referma le livre.
— Tu viens de prononcer la phrase qui fait perdre de l’argent à la moitié des gens qui vendent des livres signés.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.