À sept heures vingt-six, Mara Ellery avait déjà déplacé trois virgules, vérifié la température à laquelle un vieux poêle de fonte pouvait faire cloquer une peinture au plomb et envoyé à son éditrice une photographie de la page 312 comme si le papier pouvait être appelé à témoigner.
La pluie de novembre rendait la baie invisible au-delà des épicéas. Depuis la fenêtre du bureau, on distinguait seulement le toit de l’atelier de June, la gouttière qui débordait au-dessus de la porte et, plus bas, la camionnette blanche couverte d’aiguilles brunes. La maison craquait sous les rafales. À chaque bourrasque, une branche frottait le bardage avec le même bruit de manche sur une manche.
Mara relut la phrase qu’elle avait photographiée.
*Le brûlé venait du fond de la cuisine, là où le mur avait gardé une étoile noire depuis l’incendie du grille-pain.*
Elle posa le crayon bleu. Ce détail n’avait aucune importance pour l’intrigue. Le grille-pain ne revenait jamais. La marque sur le chambranle n’était mentionnée qu’une fois. Pourtant elle se souvenait de l’avoir touchée du bout de l’index. Le bois y était lisse au centre, granuleux sur les bords. Elle se souvenait aussi que l’odeur de fumée avait persisté pendant deux hivers, surtout lorsqu’on rallumait le chauffage.
Elle ne s’était jamais trouvée dans cette cuisine.
C’était le genre de phrase qu’elle ne formulait plus, même seule.
Sur son écran, l’objet du dernier message de Ruth disait : **VERSION FINALE. CETTE FOIS JE MORDS.**
Mara sourit malgré elle. Ruth Adler menaçait de mordre depuis leur deuxième livre ensemble, huit ans plus tôt. Cinq romans, trois listes de meilleures ventes et un contrat qu’aucune d’elles n’aurait osé imaginer au début n’avaient pas modifié son vocabulaire. En revanche, Ruth avait cessé de croire Mara lorsqu’elle disait « dernière vérification ».
— Tu travailles ou tu enquêtes sur un grille-pain mort depuis trente ans ? demanda June derrière elle.
Mara ne l’avait pas entendue monter.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.