Maud Valette avait appris à reconnaître les clients qui voulaient qu’on retrouve quelqu’un et ceux qui voulaient qu’on leur rende une version supportable de l’histoire. Jean Renaud appartenait, à première vue, aux deux catégories.
Il était arrivé au cabinet Garel vingt minutes avant l’heure, avec un parapluie fermé malgré la pluie et une chemise cartonnée tenue contre lui comme un dossier médical. À neuf heures moins cinq, il avait déjà refusé deux cafés, déplacé trois fois son téléphone sur la table et demandé si la porte de la salle d’entretien fermait à clé.
— Elle ferme, dit Maud. Mais nous ne l’utilisons pas.
Il leva les yeux vers elle.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on ne retient personne ici.
Elle s’assit en face de lui et posa un carnet vierge entre eux. Derrière la cloison vitrée, le cabinet s’éveillait avec sa lenteur du lundi : imprimante qui raclait une feuille, bouilloire, voix de Luc Garel au téléphone. Sur le mur d’enquête, trois dossiers restaient épinglés de la semaine précédente, chacun réduit à ce qui survivait aux récits : dates, déplacements, factures, images, noms dont on connaissait la source. Maud aimait ce mur pour la même raison qu’elle détestait les comptes rendus trop propres. Il résistait.
À travers la vitre, elle aperçut Luc poser sur son bureau une enveloppe kraft qu’elle connaissait déjà. **Projet d’association** était écrit dessus de sa main. Depuis deux mois, il parlait de lui céder une part minoritaire du cabinet, suffisamment pour qu’elle cesse d’être seulement celle qu’on envoyait dehors sous la pluie et commence à signer certains dossiers en son nom. Le rendez-vous avec l’expert-comptable était prévu le vendredi. Luc n’en parlait pas devant les clients ; Maud non plus. Elle avait pourtant remarqué qu’elle regardait davantage les factures, les délais et les réclamations depuis que son nom pouvait finir sur la porte.
Jean Renaud ouvrit sa chemise.
Fin de l’extrait. Retrouvez les autres récits de cet univers.